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  Intervention de Saül Karsz
 
 

I. Scènes du travail social…

1.1. Le travail social aujourd’hui

C’est une profession qui ne manque pas de clients. Les offres d’emploi sont nombreuses et les sollicitations multiples.
Notre société produit de plus en plus de clients et de situations virtuelles dont le travail social peut s’occuper (enfants, personnes âgées…), aussi bien qualitativement que quantitativement. Cependant, la pression politique est redoublée et cela risque de ne pas s’arranger avec l’étape probable mais lamentable de la décentralisation. Les moyens constants sont limités. Les prises en charge sont souvent difficiles voire impossibles. On aboutit donc à des situations insolubles devant lesquelles les travailleurs sociaux ne sont pas armés (lacunes théoriques, manque de moyens…). Tout cela contribue à une crise des idéaux. On entend parfois des professionnels qui disent « je n’y crois plus ». Une bonne partie des clients du social ne peuvent pas s’en sortir mais ce n’est pas à cause de ceux qui oeuvrent dans ce secteur. Au-delà des pressions politiques, économiques, on est parfois confronté à des gens qui ne souhaitent pas être aidés. Alors pourquoi le faire ? Une certaine démoralisation règne…, et pourtant le social fonctionne… C’est paradoxal.

1.2. Le travail social, une évidence énigmatique

Pourquoi « évidence énigmatique ». En effet, ces 2 termes sont contradictoires. L’évidence, c’est quelque chose qui saute aux yeux alors que quelque chose d’énigmatique nécessite quelques recherches.

Le travail social existe, je l’ai rencontré. Mais qu’est-ce que j’ai rencontré en rencontrant le travail social.

Le travail social existe et il est très codifié (public, pratiques professionnelles…). Beaucoup de gens en vivent (les clients et les travailleurs sociaux). Les travailleurs sociaux sont les premiers clients et les plus permanents. Les travailleurs sociaux sont placés pour plusieurs d’années (37,5) à condition de ne pas changer d’employeurs…

Evidemment, le travail social existe, nous l’avons rencontré tantôt en tant que clients, formateurs…

Mais qu’est-ce que j’ai rencontré quand j’ai rencontré le travail social ? Quand il s’agit, d’un psychiatre, d’une psychosomaticienne, on peut se l’imaginer mais les travailleurs sociaux… Le travailleur social s’occupe des problèmes psychiques mais il n’est pas psychiatre…
Qu’est-ce qu’ils font ? Lorsqu’un travailleur social vous dit « je m’occupe des gosses qui ont des problèmes à l’école ». D’abord, connaît-on des enfants qui n’ont pas de problèmes à l’école ? Personne ne doute que les travailleurs sociaux travaillent dans des conditions difficiles. Mais quel est le but du travail social ? Soigner, non. C’est dangereux et c’est en dehors de son rôle. Le travailleur social fait du social. La difficulté est maintenant de définir le terme « social ».
Le travail social sert à quelque chose ? Question superflue, inutile.

Dans une société à forte empreinte libérale où règne un intégrisme économique, les travailleurs sociaux font forcément quelque chose car on ne les paie pas à rien faire. Mais peut-être ne sont-ils pas payés pour ce qu’ils croient. Cette question superflue renvoie à une question nécessaire. La vraie question mais délicate c’est « à quoi sert le travail social ? » Il faut identifier à quoi il sert et à quoi il ne peut pas servir, quelle que soit la conscience des agents.

1.3. Définir le travail social

C’est une tâche urgente d’un point de vue politique, professionnel, personnel mais dramatique. Une définition n’est pas une convention (on ne se met pas tous d’accord). Une définition consiste à rendre compte d’un réel (exemple : la loi de l’apesanteur. Une tentative de définition expliquerait pourquoi les choses tombent). La définition, c’est une chose grave car elle ne consiste pas à ce que tout le monde soit d’accord. Une définition, c’est une construction (comme le bâtiment) théorique. Elle ne se fait pas en un jour.

A quoi sert le travail social ? Question obscène. Même les sociologues ne savent pas le définir. Alors, on dit que c’est une question philosophique. Pourtant, c’est une question importante pour les pouvoirs publics.

Le stage pratique ne consiste pas qu’à voir des gens, mais il faut poser des actes signifiants et pour cela, il faut avoir de la théorie sur laquelle s’appuyer. La pratique, c’est la mise en geste de concepts théoriques. Une des difficulté de la pratique provient de l’absence d’un arsenal théorique. On peut démissionner du travail social si on s’est aperçu que l’on s’est trompé de définition. La question de définition n’est pas seulement théorique, elle est existentielle. Il est important de savoir (s’avoir, ça voir). Mais la jouissance et le savoir sont deux choses interdites par la religion (Adam et Eve ont été chassés du paradis, parce qu’ils ont voulu savoir).

II. Mises en scène du travail social…2.1. La politique sociale : souffleur ou metteur en scène ?

La politique sociale, souffleur (le souffleur n’invente rien). Elle indique aux travailleurs sociaux comment intervenir.

La politique sociale, metteur en scène : il n’y a pas de rapport entre public et intervenants qui ne soient toléré, autorisé par le metteur en scène. C’est la politique sociale qui désigne les intervenants, les publics (les conditions). Mais quel problème faut-il avoir pour devenir client du travail social ? La politique sociale détermine la misère solvable (financière, souffrance…). De quelle misère vaut-il la peine de s’occuper ? Et face à quelle misère sommes-nous outillés ? Votre misère nous intéresse mais certaines conditions sont à réunir (reprise du slogan d’une banque « votre argent nous intéresse »). Si le travailleur social s’occupait des gens qui vont mal, ce serait extraordinaire… La politique sociale dit ce que l’on doit faire et jusqu’où on peut aller. Si on en connaît pas la politique sociale de son département, ce n’est pas terrible car même si on ne connaît pas la loi d’apesanteur, ce n’est pas pour autant que l’on tombe.
La politique sociale dépend du « con texte » (à côté du texte). Elle est au cœur de la relation duelle, de la relation interpersonnelle. Elle fixe les lignes générales de ce que chacun pourrait dire aux clients. La politique sociale ne reste pas à l’extérieur de l’entretien. La politique sociale est un ensemble de mesures, de dispositions, de droits divers. Tout mesure qui fait partie de la politique sociale peut rentrer dans une autre politique. Une politique est sociale quand une mesure matérielle est édictée, investie par des normes, principes, valeurs.
Exemple : le traitement du chômage est une mesure politique et économique alors que le traitement social du chômage est non seulement une mesure économique mais aussi une mesure sociale. On dit au chômeur « on vous suite, on vous aide… » Elle intervient sur les à côtés du politique, de l’économique…
Il y a une grande différence entre le travail social et la charité car la politique sociale est au milieu. Les affaires de cœur des travailleurs sociaux deviennent des affaires de l’État. La politique sociale dit ce qui est politiquement correct. Les travailleurs sociaux sont armés de la politique sociale, la puissance de rien. Elle est au cœur de la confiance ou de la méfiance face aux travailleurs sociaux. Elle est toujours faite pour quelqu’un, par quelqu’un, contre quelqu’un. Il n’y a pas de politique sociale universelle, elle est discriminante (les gens n’ont pas droit à ça parce qu’ils ne remplissent pas les conditions).

2.2. Les publics

De qui s’occupent les travailleurs sociaux ? On peut leur donner différents noms

- Bénéficiaires (beaucoup de gens bénéficient de vos interventions mais d’autres en pâtissent)
- Allocataires
- Usagers (c’est quelqu’un qui se sert. Il choisit ce qu’il dit et à qui il le dit))
- Clients
- Sujets
- Personnes

Tous ces termes sont des catégories. Quel est le déterminant commun qui permettrait de relier ces publics ? Le travail social s’occupe soit des personnes, soit des sujets, à minima. Quand on reçoit les gens pour la première fois, avant de les voir, on les a déjà vus sous forme de catégorie. On rencontre quelqu’un qu’on a catégorisé. Et ceux que je rencontre, est catégorie de ce que je connais. Les catégories servent à ranger, à classer les gens. Je prends les gens comme ils sont, cela supposerait que je m’adresse à eux comme à un enfant qui vient de naître. Cela n’est pas possible. Tout au plus, on peut méconnaître les catégories dans lesquelles on intervient. Sans catégorie, on ne comprend rien. Avec catégorie, on ne comprend pas tout. Mais les catégories escamotent le réel, elles sont toujours bancales.

En travail social, le terme « personne » ou le terme « sujet » sont des catégories interchangeables. Mais ce ne sont pas des synonymes. A chacun correspond des problématiques bien particulières. On n’est pas toxicomane, on consomme des produits psychotropes. Et maintenant, on veut intégrer le tabac dans la toxicomanie. A l’époque, le toxicomane n’existait pas car cette catégorie n’existait pas. Il n’y avait pas le travail social. Les travailleurs sociaux utilisent des catégories pour arriver à comprendre les gens. Le travail social est une immense machine qui produit des catégories au fil de l’histoire. En 1995, il y avait les nouveaux pauvres. Maintenant, que sont-ils devenus ? Il y a 10 ans , l’ASE s’occupait des inadaptés. Maintenant, on parle de personnes en difficulté. Il y a 10 ans, il n’y avait pas d’exclus ou plutôt cette catégorie n’existait pas.
Avant la psychanalyse, il n’y avait pas de sujets. Les catégories sont des constructions historiques. Mais qui veut dire histoire, veut dire périssable.
Il n’y a des handicapés que chez les humains et plutôt dans certaines civilisations. Au Moyen-Age, on jetait les personnes « anormales » car elles étaient des envoyés du démon. Aujourd’hui, un député, Vincent Assante, propose l’appellation « personne en situation handicapante ». C’est-à-dire que c’est l’environnement qui produit du handicap, qui est responsable du handicap.

Le travail social est un dispositif :

- Outils (entretiens, visites à domicile…)
- Agents (travailleurs sociaux)
- Produits
- Usagers

Qu’est-ce que le travail social produit ? Le travail social est un processus de travail.

Uagers: personnes ou sujets ?

Le terme « personne » est une notion chrétienne. On prend en compte les gens. Les personnes ont une âme. Ils veulent s’en sortir. Ce sont des personnes morales. Elles font l’objet de prise en charge et si celle-ci ne marche pas alors il y aura une prise en compte. Les personnes n’ont pas de désirs, elles ont des motivations. Pour avoir des désirs, il faut être sujet. On parle de personnes en difficulté, mais il vaudrait mieux dire personne en souffrance. Mais pourquoi l’idée que les sujets ont le monopôle de la souffrance. Cela impliquerait que nous nageons dans un bonheur total, que nous sommes dans la complétude. La notion de personne est construite par des intervenants pour se donner contenance. C’est faux de dire que les toxicomanes sont en manque. Nous, nous n’avons pas de manque ? Lorsque l’on parle de famille défaillante, c’est parce qu’elle fonctionne sur des modèles différents. Beaucoup de défaillances proviennent des intervenants qui ont leur propre schéma. Pour considérer le public comme sujet et le comprendre, il faut passer par la psychanalyse et par la sociologie. Ils sont traversés par un désir dont ils n’ont pas la maîtrise. La jouissance n’étant pas catholique, la toxicomanie n’est pas qu’un manque. Le manque est la définition de tous sujets. S’il n’y a pas de manque, c’est qu’on est mort. Le sujet est quelqu’un qui s’invente des histoires pour s’expliquer comment il en est arrivé là. Il y a de la souffrance chez un client. Mais pas que chez eux et pas tout le temps. Les sujets sont dotés de stratégies. Les sujets sont porteurs d’idéaux. Les exclus sont en dehors de la société. Mais où sont-ils ? Beaucoup de personnes rechignent à être traitées comme des sujets. La prise en charge suppose un objet et un sujet (acteur). Le travailleur social est un acteur mais devant qui joue-t-il ? La prise en charge suppose qu’il y a quelque chose qui est bon pour autrui. C’est-à-dire, que moi, travailleur social, je sais ce qui est bon pour vous. La prise en charge consiste à mener quelqu’un à bon port si possible avec son accord. Mais il existe des clients non coopérants. Il y des prises en charge qui butent sur des limites. La prise en charge suppose qu’on s’adresse à des gens consentants. Si ce n’est pas le cas, on passe alors de la prise en charge (faire pour) à la prise en compte (faire avec). C’est accepter qu’autrui ne puisse pas aller dans la bonne direction. Le travailleur social confond principe de réalité et principe de résignation. Les marches de manœuvres sont étroites. Pour qu’elles soient importantes, il faut avoir le pouvoir.

2.3. Les intervenants

On les appelle techniciens, agents, militants ou encore acteurs.

- Les techniciens : personnel plus ou moins compétent, plus ou moins qualifié (qualifié n’implique pas la compétence). On peut dire qu’ils sont plus ou moins compétents car une partie de leur clientèle va mal à cause d’eux.

- Les agents : un agent agit. Il est instrumentalisé par la politique sociale. Il fait, parce qu’il est payé pour le faire. Les travailleurs sociaux sont habilités par l’état (diplôme d’état) pour qu’ils se mêlent de ce qui ne les regarde pas. Le travail social a été créé pour que les gens aillent à peu près comme il faut et non pas pour qu’ils aillent mieux.

- Les militants : s’ils ne sont pas militants, ils sont professionnels. Mais, comment un travailleur social pourrait-il être idéologiquement, politiquement, neutre. La relation d’aide consiste à prendre parti. Le travailleur social est toujours militant, il se bat pour une cause.

- Les acteurs : ça laisse entendre que le travail social est fait pour et non pas par les travailleurs sociaux. On peut dire qu’ils sont acteurs « moi, personnellement je… » Osez dire « j’ai des contraintes, j’ai des idéaux, voici les compromis que je fais entre mes contraintes et mes idéaux. »

Ces quatre dénominations sont contradictoires. Votre travail est un art de jouer la contradiction. Il faut aider les gens, mais pas trop… Chacun fait comme il peut.

III. Dénouement…

3.1. Puissance et limites de l’intervention sociale

Le RMI est une mesure sociale. Pourquoi le RMI est-il une mesure sociale ? Parce qu’il répond aux deux conditions pour qu’une mesure quelconque soit dite sociale :

- Revenu minimum : « minimum » est une condition nécessaire pour qu’une mesure soit sociale. Une mesure est sociale quand elle est insuffisante. Elle ne vise pas principalement à résoudre les problèmes des gens. Elle est palliative mais pas résolutive (les soins palliatifs n’empêchent pas de mourir).

- Minimum d’insertion : on espère qu’avec un revenu minimum, une personne pourra obtenir une insertion maxi. Où sont les exclus ? Ils sont dans la société. Il faut insérer dans la société des gens qui sont dans la société. L’insertion consiste éventuellement à changer la place matérielle qu’on occupe dans la société. Le rapport aux places. Le travail social est une tautologie si on le prend à la lettre. Le travail social apporte tout au plus des solutions palliatives. La cible principale est les idéaux, les valeurs… Le travail social ne peut pas résoudre les problèmes matériels. Il permet de tenir, de supporter.

3.2. De la prise en charge à la prise en compte

Le travail est de plus en plus difficile. On se sent de plus en plus écrasé par des pressions. Il est d’autant plus difficile que, d’une part, il faudrait se réconcilier avec la théorie. Pour cela, il faut s’arranger au cours de la journée pour s’aménager du temps pour lire. La théorie n’est pas que pour les intellectuels. Elle permet de voir (ou de ne pas voir), de comprendre… Tout dépend de l’armement théorique dont on dispose. Il faut du travail théorique régulier pour que le travail soit supportable. Lorsque l’on parle de cas lourds, il faudrait penser que tous les cas sont lourds.

 
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